Les Juifs espagnols et l’origine des Juifs du Maroc
Les Juifs espagnols et l’origine des Juifs du Maroc
Yigal Bin-Nun
Publié dans Brit 29, p. 17-20 ; 46-47, Ashdod 2010
Avant de parler des Juifs espagnols, il faut d’abord traiter de l’origine des Juifs du Maroc. Il faut aussi rappeler que les habitants de l’Afrique du Nord sont tous à l’origine des Berbères. La conquête arabo-musulmane n’a laissé sur place que peu de soldats venus de l’Arabie et de l’Orient arabisé. Néanmoins, la civilisation arabe et la religion musulmane réussirent à s’implanter dans les villes, à les arabiser, et à les islamiser. Par contre, de grandes franges de la population autochtone sont restées berbérophones jusqu’à ce jour. Il va sans dire que la scolarisation et les media tendent à propager de plus en plus l’arabisation officielle, qui souvent s’affronte à un mouvement de renouveau berbériste. Je n’utilise le terme de berbère, que pour plus de commodité, à la place du terme plus précis, des Imazighen.
Quand à l’origine des Juifs d’Afrique du Nord, il est impératif d’élucider un mythe assez répandu dans les medias actuels. Est-il nécessaire de préciser qu’une présence juive en Afrique du Nord ne peut être possible avant l’époque romaine, pour la bonne raison qu’un judaïsme, dans le sens propre du terme, n’existait point avant cette époque ? La présence de Sidoniens, de Phéniciens ou de Puniques sur les côtes méditerranéennes n’a rien avoir avec la religion monothéiste juive. Il en est de même pour les colonies Israelites ou J udéennes à Yeb (Éléphantine) ou en Basse Égypte qui ne sont qu’un reflet du culte monolâtrique israélite de l’époque monarchique pré deutéronomiste. Par contre, avant même la destruction de Jérusalem et de son temple en l’an 70 par les Romains, et la perte de l’indépendance, une diaspora judéenne florissait déjà en Afrique du Nord, surtout à Alexandrie où fut traduite la Bible trois cent ans environ avant n. e. et en Cyrénaïque. En plus de ces Judéens, il faut prendre en compte l’attrait qu’avaient les gentils, ou les païens, pour l’antique culte judéen, ses traditions ancestrales, sa longue histoire et ses fêtes. Cet attrait engendra un vaste mouvement de conversion à la religion juive, qui fut aussi renforcé par de nombreux païens, des sebomenoï, ou des « craignant Dieu », à la marge de ces convertis, qui avaient une grande admiration pour le Judaïsme, mais qui ne s’étaient pas convertis.
L'accroissement progressif des adhérant à la secte des « partisans de Jésus », devenus plus tard, les Chrétiens, terme qui n’existe quasiment pas dans les textes du Nouveau Testament, est due entre autres au passage de la plupart de ces nouveau Juifs et des « craignant Dieu », sous les règnes des empereurs Constantin et Justinien, du Judaïsme au Christianisme, qui était moins exigeant dans ses pratiques rituelles. Il ne fait plus de doute, comme le précise Maurice Sartre, qu’un grand mouvement de conversions au judaïsme traversait tout le monde romain. Plus de 10% de la population de ce monde, surtout en Afrique du Nord et en Orient, sont Juifs, sans compter les sympathisants de cette religion. Néanmoins on ne peut parler du Judaïsme de l’époque comme d’une religion prônant un prosélytisme actif, ceci, malgré quelques judaïsations forcées en Galilée et en Judée, sous les rois hasmonéens. Mais contrairement à l’avis de l’historien Shlomo Sand et du linguiste Paul Wexler, rien ne prouve que tous ces nouveaux convertis réussirent à surmonter les pressions de l’empereur Justinien au VIe siècle, et de la conquête militaire musulmane, et restèrent juifs. Les seuls qui pouvaient, à la rigueur, s’accrocher à leur religion ne pouvaient être que les Juifs qui l’étaient par ascendance familiale et non par adoption tardive.
Avec l’avènement de l’Islam au VIIe siècle, la majeure partie des habitants autochtones de l’Afrique du Nord, les Imazighens, convertis d’abord au Judaïsme, puis au Christianisme, furent pratiquement tous contrains à s’islamiser. Ce qui rend très probable, à mon avis, la constatation que les seuls nord-africains qui sont restés juifs ne devaient être que ceux qui, à l’origine, avaient émigrés de la Judée et de la Galilée. Aussi, la thèse défendue par l’historien tunisien Ibn Khaldoun (1332-1406) dans son livre l'Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale, selon laquelle les Berbères seraient des descendants de Cananéens et que le personnage de Dihya el Kahina serait d’origine juive a été largement réfutée par les historiens Abdelmajid Hannoum et Gabriel Camps. Malgré le mouvement berbériste qui cherche à s'affranchir du joug de la culture arabo-musulmane, en mettant en avant les origines juives des Berbères ou l’origine berbère des Juifs nord-africains, il faut se rendre à l’évidence et ne pas prendre des mythes pour des vérités historiques. Malgré la sympathie que ressentent actuellement les Juifs d’Afrique du Nord pour certains de ces mouvements représentés dans le Web, les Juifs nord africains, dans leur grande majorité, ne seraient donc pas des Berbères convertis mais principalement des anciens Israelites et Judéens émigrés de leur pays, avant et surtout après la révolte contre les Romains.
Dernièrement, Shlomo Sand dans un livre pamphlétaire prôna l’inexistence d’un peuple juif qui à son avis fut inventé de toute pièce par le mouvement sioniste. Ce qui assez dissimulé dans son livre c’est le fait qu’il ne fait que répéter ce qu’avaient déjà dit quasiment tous les historiens du peuple juif bien avant lui. En outre, aucun historien sioniste n’a jamais prétendu que les origines des Juifs étaient ethniquement, biologiquement ou génétiquement exclusives ou que tous les Juifs devaient obligatoirement avoir des ascendants remontant aux populations des royaumes d’Israël et de Juda. Les brassages constants de populations à travers les siècles ont effacé toute possibilité d’évoquer une définition à base ethnique du peuple juif et de quasiment toutes les populations des états-nations actuelles. Il serait aussi ridicule, comme essaient de le faire certains généticiens peu scrupuleux de la rigueur scientifique, de vouloir prouver à tout prix l’existence d’un dominateur génétique commun à tous les Juifs du monde actuel.
Durant tout le Moyen âge, l’Afrique du Nord et l’Espagne ne formaient qu’un seul domaine culturel et les lettrés juifs à l’époque voyageaient facilement d’une communauté à l’autre. Ce brassage de population ne permet plus de distinction ethnique entre les Juifs d’Espagne et ceux de l’Afrique du Nord. Cependant, avec l’expulsion des Juifs d’Espagne et du Portugal, après 1492, les Juifs de la péninsule ibérique, devenue chrétienne, émigrèrent en partie en Afrique du Nord et composèrent une communauté distincte par ses origines et son particularisme. On les appelle les megorashim, les expulsés, par rapport aux toshabim, les autochtones, termes que l’on retrouve principalement dans les actes de mariages, les ketubot. Grace à ces nouveaux venus qui constituèrent une aristocratie locale, le dialecte judéo-arabe marocain, dans toute sa diversité, est encore truffé d’espagnol dans le domaine lexical. Jusqu’au XIXe siècle, on continua même de traduire à Meknès dans des textes du droit juif, dans les responsa (les she’elot u-teshubot), certains termes de l’hébreu en espagnol, pour qu’ils soient mieux compris par le lecteur.
Bien avant le protectorat espagnol de 1912, l’Alliance Israélite Universelle établit des écoles françaises au nord du Maroc. Sa première école fut construite à Tétouan en 1862. Vinrent après celle de Larache en 1864, et de Tanger en 1902. Cet avantage qu’avait la communauté juive du Nord du Maroc dans le domaine de la francisation scolaire entraina, après la guerre, une émigration vers la ville moderne de Casablanca. Il est généralement admis que le processus inégal de scolarisation engendra inévitablement des écarts sociaux-culturels entre les communautés du Maroc et surtout entre les divers quartiers de la ville de Casablanca où habitaient les Juifs. Ce qui est relativement méconnu, sont les vastes activités sociales et les œuvres de bienfaisances, aussi bien traditionnels que modernes, que déployèrent les dirigeants des communautés en faveurs des couches sociales déshérités, surtout dans les Mellahs des villes. C’est ainsi que l’on peut trouver des originaires de Tétouan, Tanger, Ceuta, Larache et Melilla à la tète de la plupart des institutions sociales et culturelles juives à Casablanca.
Citons principalement S. D. Levy qui fonda la plupart des institutions sociales et éducatives de la communauté ; Alfonso Sabbah qui avec Jo Lasry et Daniel Levy qui étaient à la tête de l’association Charles Netter et regroupait en son sein tous les Mouvements de la jeunesse juive ; les écrivains Carlos de Nesry et Raphael Benazeraf ; le ministre du premier gouvernement marocain le docteur Léon Benzaquen ; les hommes politiques de gauche : Meyer Toledeno, Marc Sabbah et David Benazeraf ; les militants communistes Sam Benharroch, Ralph Benharroch-Maudi , Jo Bendellac et Abraham Serfaty, Les juristes qui défendaient la cause juive Helène Cazes Benattar, Akiba Benharroch et Salomon Benchabat. Enfin deux personnalités juives restées dans l’ombre : Sam Benazeraf et Isaac Cohen Olivar, qui grâce à leur médiation, fut conclu « l’accord de compromis » pour l’évacuation des Juifs du Maroc, en aout 1961.
Brève bibliographie
Camps Gabriel, Berbères, mémoire et identité, Actes Sud, Paris 2007, publié précédemment aux éditions Errance, 1987.
Hannoum Abdelmajid, « Historiographie et légende au Maghreb : la Kâhina ou la production d'une mémoire », in L’invention historiographique, Annales. Histoire, Sciences Sociales, 54e année, n° 3, mai, juin 1999, p. 667-686.
Le Bohec Yann, « Bilan des recherches sur le judaïsme au Maghreb dans l'Antiquité », Espacio, Tiempoy Forma, Série II, H. Antigua, t.6, 1993, p. 551-566.
Oufkir Raouf, Kahena la princesse sauvage, Tome I, L'impératrice des songes, Flammarion, Paris 2010
Sand Shlomo, Comment le peuple juif fut inventé, Fayard, Paris 2008
Sartre Maurice, L’Orient romain. Provinces et sociétés provinciales en Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères (31 avant J.-C. – 235 après J.-C.), éd. Le Seuil, Paris 1991
Schroeter J. Daniel, La découverte des Juifs berbères, in Relations Judéo-Musulmanes au Maroc : perceptions et réalités, edited by Michel Abitbol, Éditions Stavit, Paris 1997, p. 169-187
Wexler Paul, The Non-Jewish Origins of the Sephardic Jews, State University of New York, Albany 1996
Texte d’une conférence à Marseille le Mercredi 5 mai 2010 à 19h30, Au Centre Culturel Edmond Fleg JUDAÏ-CITE, 4 Impasse Dragon 13006 Marseille, diffusé à Radio JM à cette occasion
Trois photographies du départ des Juifs du village juif berbère de Ighi Nogho vers Israël en été 1962. Photographies de David Danan, Ashdod, qui participa à l’organisation de ses départs dans le cadre de l’HIAS.
Samuel Daniel Lévy
Une figure emblématique du Judaïsme marocain d’origine espagnol
Yigal Bin-Nun
Université de Paris VIII
S.D. Levy, archives Raphy Abitbol
Samuel Daniel Lévy naquit à Tétouan le 4 décembre 1874. Il était de nationalité britannique qu’avait reçu son père installé à Gibraltar. Il fit ses études dans sa ville natale et à l’âge de quinze ans les continua à Paris, à l'école Normale Israélite Orientale d'Auteuil.
En 1893, il fut nommé instituteur à Tunis où il enseigna pendant un an, à Sousse pendant deux ans, à Tanger trois ans, et quatre ans à Casablanca où il fut directeur d’école. Dans cette ville il fonda la première école de filles au Maroc.
En 1900, il créa l’Association des Anciens Élèves de l'Alliance. Deux ans après, il fut nommé directeur puis inspecteur de la colonie Mauricio, dans la province de Buenos-Aires, en Argentine où il dirigea les écoles agricoles fondées par le Baron de Hirsch (Jewish Colonization Association). Sa carrière sociale et culturelle commença au lendemain de la première Guerre Mondiale. De retour au Maroc en 1913, pendant quarante ans et parallèlement à une carrière d'homme d'affaires, il créa ou participa à la création d'un nombre considérable d'œuvres sociales : l'association « Aide Scolaire » qui fournissait des repas aux enfants de familles déshéritées, des cours du soir et une des cours d'apprentissage. À partir de 1936 il s’attela à la fondation de centres médicaux comme le Centre Anti-Tuberculose, le Préventorium de Ben-Ahmed ainsi que la Maternelle et la Garderie.
Entre 1914 et 1918 il siégea comme membre du comité de la communauté juive de Casablanca. En 1916 il participa avec Jonatan Thurz à la création du journal L’Avenir Illustré. Au printemps 1935, il entrepris un premier voyage en Palestine sous mandat britannique en compagnie de Raphael Benazeraf et de Salomon Kagan. Il effectua un second voyage en Israël en 1955 à la veille de l’indépendance du Maroc. Samuel Daniel Lévy a aussi milité pour la consolidation d'un Foyer National Juif et fut pendant 35 ans le président du Keren Kayemeth Leisrael. Dans le cadre de son activité sioniste, il assista aux assises du premier Congrès Juif Mondial en 1936 à Genève. En juillet 1944, il démissionna de la présidence de la Fédération Sioniste du Maroc et céda sa place à Paul Calamaro et Salomon Kagan. En novembre 1944, l’assemblée générale des associations juives marocaines nomma Samuel Daniel Levy comme chef de la délégation marocaine à la conférence du Congrès Juif Mondial qui s’est réunie à Atlantic City en décembre de la même année. À cette délégation prirent part Prosper Cohen, Menahem Murciano, Joseph Tolédano et Jacques Pinto. Les deux derniers étaient déjà des citoyens américains qui finançaient des œuvres de bienfaisances juives du Maroc. Lors de cette conférence Levy fut élu vice-président de la Commission Politique. C’est à cette époque que son idéal sioniste évolua en faveur de l’émigration vers Israël à laquelle il s’était opposé auparavant. Grace aux contacts qu’il établit aux USA, il fonda en 1945 les écoles professionnelles de l’ORT et un an après les dispensaires médicaux de l’OSE. En 1952 il retourna aux USA pour une collecte de fonds destinés au fonctionnement de ces institutions.
Pour la diffusion de la langue hébraïque moderne, il créa en 1944 l’association Magen David, et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1946, il fonda l'École Normale Hébraïque au quartier Oasis de Casablanca après que ses requêtes auprès de l’Agence Juive à Jérusalem restèrent sans effets. Cette école, sous la direction du rabbin Isaac Rouche à qui succéda Emil Sebban, forma de jeunes maîtres d'hébreu répandus au Maroc, en Europe et au Canada. À la mémoire de son professeur à l’école de Tétouan Abraham Ribbi, il créa un fond de Bourses pour étudiants. C’est aussi Levy qui créa la Fédération des Associations d'Anciens Élèves de l'A. I. U. au Maroc, le Centre Social du Mellah, l'Union des Association Juives de Casablanca et le Comité d'Études Juives.
Samuel Daniel Lévy mourut à Casablanca à l'âge de 97 ans, le 16 avril 1970. Un an après, à l’initiative du Président de la Communauté Israélite de Casablanca, l’ancien ministre Léon Benzaquen, l’institution « Home de Vieillards » prit le nom de S. D. Lévy. Avec ses prédécesseurs Moïse Nahon, Haïm Tolédano et Isaac Larédo, il reste une des figures les plus emblématiques du Judaïsme marocain du début du XXe siècle. À l'occasion de son 80e anniversaire, E Sikirdji publia une brochure éditée à Casablanca, sur l'essentiel de son œuvre : S. D. Lévy, Une belle figure du Judaïsme marocain.
Yigal Bin-Nun
Université de Paris VIII
Photo: Visites des institutions juives en juin 1937 à Casablanca. Archives Gérard Levy, Paris.
Commentaires sur Les Juifs espagnols et l’origine des Juifs du Maroc
qu on est ils des personnes qui portent des noms israelites d algerie .
salutations
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